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La réforme des rythmes scolaires en question

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La réforme des rythmes scolaires en question

Depuis la rentrée 2014, tous les élèves des écoles primaires publiques bénéficient des nouveaux rythmes scolaires. Très critiquée, cette réforme a pour objectif de faciliter l’apprentissage. Un peu plus d’un an après son entrée en vigueur, c’est l’heure d’un premier bilan.

Nouveaux cartables, nouveaux cahiers, nouveaux stylos… et nouveaux emplois du temps. La réforme des rythmes scolaires concerne l’ensemble des écoles publiques françaises du 1er degré. En 2014, élus d’opposition, enseignants et parents ont vivement remis en cause cette réforme, qui vise à raccourcir les journées de travail des élèves et à augmenter leur nombre de jours de classe pour leur permettre d’apprendre plus facilement. Pour vous faire une idée et comprendre les enjeux, T’OM Pouce donne la parole à deux spécialistes du sujet. Marcel Rufo, pédopsychiatre connu et reconnu, professeur émérite, auteur de nombreux ouvrages consacrés au développement de l’enfant, est expert au sein du comité de suivi des nouveaux rythmes scolaires mis en place par le ministère de l’Education nationale. Max Orville, directeur de l’école de Plateau Fofo à Schoelcher, Martinique, dispense à l’Université des Antilles et de la Guyane un cours sur le système éducatif et son environnement. Il est spécialiste des questions d’aménagement des rythmes de vie de l’enfant.

Max Orville :

« À la fin des années 1980, on constate que le rythme scolaire n’est pas adapté aux besoins physiologiques des enfants. Ils sont fatigués à l’école, désynchronisés, manquent de sommeil. Cela crée de l’échec scolaire. Les chrono-biologistes pensent alors que si on modifie le temps scolaire, les enfants seront moins fatigués, plus attentifs et réussiront mieux. Ce sont les fondamentaux de la réforme : faire diminuer fatigue et échec scolaire, et, accessoirement, développer activités sportives, culturelles et artistiques par la libération d’un temps périscolaire.

La réforme des rythmes scolaires était une excellente idée, mais faute d’avoir été bien comprise et pensée, elle ne produit pas les effets escomptés.

Directeur d’école en Martinique, j’ai conduit dès 1996 l’un des 150 sites nationaux pilotes du dispositif ARVEJ (aménagement des rythmes de vie des enfants et des jeunes) qui, pendant 9 ans, a expérimenté un rythme scolaire inédit. Nous avons totalement modifié l’organisation pédagogique annuelle, hebdomadaire et journalière : une réelle réforme des rythmes en somme. Il ne s’agissait pas uniquement de libérer les après-midis. Cela a commencé par la mise en place effective de l’observation et du respect des rythmes biologiques des enfants. On n’enseigne pas n’importe quoi à n’importe quel moment de la journée. La matinée, ainsi, respectait trois périodes distinctes. 8-9h : plage de mise en route intellectuelle et physique, favorable aux révisions. 9-11h : période où la concentration est optimale sur le plan physiologique. La digestion est faite, le corps est prêt pour un effort intellectuel et l’acquisition de compétences à caractère abstrait : notions grammaticales, mathématiques ou historiques. 11h : à partir de là, l’attention diminue doucement jusque 12h. C’est le moment d’acquérir des compétences à caractère concret : géométrie, dessin, sciences de la nature, dissection, éducation physique, musique. A partir de 12h, l’activité chute lourdement, l’enfant a besoin de manger, son esprit n’est plus disponible. Après le repas, de 13h30 à 15h, le moment de la digestion, peu favorable à l’étude, exige repos et détente. Puis l’activité physiologique reprend, remonte doucement, à une heure différente en fonction de l’âge. Un enfant de maternelle a besoin d’une sieste jusque 15h environ. Un enfant de CP, 14h30. Un enfant de CM, 14h. L’adulte récupère beaucoup plus vite. Les enfants ont donc tous à nouveau de l’énergie à 16h, et ce jusque 19h. Ainsi, la formule idéale, selon moi, serait la suivante : classe le matin en respectant les 3 périodes, et l’après-midi entre 16h et 19h. Le corps est prêt à travailler, la journée scolaire n’est pas harassante, on diminue la fatigue de l’enfant, on accroît ses performances en surfant sur ses potentialités.

A Petit-Bourg, en accord avec les chrono-biologistes, nous avons ainsi établi 39 semaines d’école – à la place des 36 habituelles – et 21 heures de cours hebdomadaires (à la place de

24) réparties sur 5 jours. Le matin, 4 heures d’école. L’après-midi, activités périscolaires, culturelles, sportives. Travailler plus longtemps – 39 semaines – permet de mieux garder en mémoire les enseignements et de diminuer la fatigue des enfants grâce à des journées courtes. Le célèbre chrono-biologiste François Testu a démontré que ce rythme hebdomadaire améliore les résultats scolaires. Les écoles test ont obtenu un score de 9/10 en terme d’attention, soit 2 points de plus que dans les écoles traditionnelles.

 La réforme de 2013 n’appréhende les rythmes scolaires qu’à l’aune des activités périscolaires. Or une vraie réforme aurait tenu d’abord compte des rythmes biologiques des enfants. Rien n’a changé sur le fond : on travaille toujours 36 semaines, les journées sont de 6 heures ou 5 heures 45. Et on a ajouté le mercredi une demi-journée supplémentaire, ce qui ne permet pas aux enfants de relâcher – avant, le mercredi était une journée de récupération pour les enfants. Ils sont fatigués et apprennent moins. S’agissant des matinées, les enseignants n’ont pas été formés à respecter les rythmes biologiques des enfants.

 Le seul avantage réside dans ces 3 heures d’activités périscolaires, mais elles butent sur l’écueil financier. Elles sont à la charge des communes, qui, dans les DOM, sont endettées pour la plupart. Le fond d’amorçage financé par l’Etat – 90 euros par enfant – est insuffisant pour que les communes proposent des activités intéressantes avec du personnel qualifié. Un professeur de tennis diplômé coûte plus cher qu’un animateur d’atelier vannerie… Si dans les communes riches de l’Hexagone on enseigne escrime ou tennis, à Petit-Bourg, ici en Martinique, ce n’est pas le même type d’activités qui est proposé ! Quel intérêt pour un enfant d’être encadré par une personne recrutée en contrat aidé qui va lui proposer de faire du dessin ? Cette inégalité des moyens alloués aux rythmes scolaires en fait une réforme discriminante. »

Marcel Rufo :

« En proposant des activités autres que scolaires, la réforme des rythmes scolaires lutte contre l’échec scolaire : d’un point de vue narcissique, être bon dans une matière, ça change tout.

 L’objectif principal de la réforme était de diminuer la durée de la journée – la France fait partie des pays d’Europe où la journée scolaire est la plus longue – et de redéployer le temps d’éveil, de sport, de culture et d’animations, pour les enfants les plus démunis. Car, si pour les enfants les mieux dotés théâtre, échecs ou initiation à la musique sont accessibles, ce n’est pas vrai pour de très nombreux élèves. Il s’agissait donc d’ouvrir le champ scolaire à la culture, au sport et aux animations. Cela passe par la participation de l’Etat et de la CAF. Et par le recrutement à temps partiel d’animateurs, d’artistes et de professeurs de langues étrangères par exemple.

 Appliquer la réforme est compliqué. C’est pourquoi il faut que se mettent en place, localement, des comités de suivi incluant enseignants, éducateurs, animateurs, mais aussi enfants délégués de classe et parents. Aux parents les plus opposés, je propose de venir participer aux débats. Car oui, il faut modifier cette réforme, l’ajuster en local grâce aux comités de suivi départementaux. Au niveau national, un comité de suivi a été mis en place par le ministère de l’Education nationale dès 2013, composé de représentants des acteurs concernés par ces nouveaux rythmes. Sa mission : examiner les principaux modes d’organisation des temps scolaires mis en place localement, valoriser les bonnes pratiques et diffuser les réponses concrètes aux difficultés rencontrées dans certains cas.

Les premières remontées, très intéressantes, révèlent l’adhésion d’une majorité des enfants. S’agissant des parents, certains sont favorables, d’autres disent les enfants fatigués. Mais, globalement, je retiens que les enfants adorent faire du théâtre, du dessin, de la littérature et de la voile.

 S’agissant des moyens inégaux dont disposent les communes pour appliquer la réforme, je dirai deux choses. D’abord, il faudrait solliciter davantage les associations loi 1901 pour assurer les activités périscolaires. Je suis d’accord pour que les associations soient financées par conseils généraux ou mairies, mais s’il y a service rendu. Ensuite, les petites communes peuvent créer, à plusieurs, une activité sportive – un cours de canoë par exemple. Les petites communes sont d’ailleurs souvent moins en difficulté que les grandes. Elles font facilement appel à du bénévolat, elles connaissent mieux ceux qu’elles recrutent. Des initiatives locales étonnantes y germent – comme, dans un village, ces grands-mères bénévoles cuisinant des plats de famille avec les enfants. Or, comme les migrants y sont nombreux, ce sont en fait des plats exotiques qui sont préparés, ce qui participe à la dynamique d’intégration. La problématique est la même que pour les CHU et maternités : on ne peut pas en avoir dans toutes les communes. Par contre, dans le cas des activités périscolaires, on peut louer un bus et participer à des activités à l’extérieur.

 Quant aux rythmes chrono-biologiques, des ajustements doivent être opérés là aussi. Pourquoi maintenir par exemple les contrôles de connaissance le lundi à 8h alors que pour les enfants le meilleur moment est le jeudi 8h ? Parlons des nombreux enfants en difficulté parce qu’ils ne prennent pas de petit-déjeuner. Ne devrait-on pas penser à la cantine du matin ? Je pense aussi aux petits Parisiens qui partent à l’aube dans des transports terribles. Nous devrions tendre vers une école à la carte.

Une réforme en profondeur s’impose. Nous devons écouter ce que disent les enseignants et donner une plus grande autonomie aux directeurs, aux principaux, aux proviseurs. C’est en route. Nous devons créer une école qui s’ouvre à la cité, au monde du spectacle, aux animateurs, aux parents, en harmonie avec les enseignants. C’est son salut. Un exemple : vous habitez en Normandie, où sont installés de nombreux Anglais. Il est probable que, dans certaines écoles, dès la petite section de maternelle, des Anglais donnent des cours d’anglais où, au bout de trois ans, les enfants sont bilingues. C’est à dire beaucoup plus vite que s’ils avaient suivi l’enseignement classique des langues! Un autre exemple ? En Méditerranée, on fait de la voile. Ne pensez-vous pas qu’un enfant qui peine en géométrie fera d’énormes progrès en apprenant à naviguer au près serré et au vent arrière?

On apprend la géométrie quand on voit le vent arriver de tous côtés !

Aujourd’hui, 15% des enfants sont en échec scolaire. Imaginez le changement que la réforme des rythmes scolaires peut entraîner en proposant des activités autres que scolaires. Un enfant peut être mauvais en français mais bon en sport. D’un point de vue narcissique, être bon dans une matière, ça change tout. Nous devons être attentifs à ce sur quoi les enfants portent leur attention : cette activité va les aider à se développer.

 Dans les DOM TOM, les mêmes questions qu’en Métropole se posent. La ruralité distante, par exemple, est un inconvénient. A Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane, difficile de se rassembler en communes séparées par sept heures de pirogue. Mais à la Réunion, la réforme a impulsé de remarquables initiatives autour de la danse et de la musique traditionnelle. J’aimerais que l’on s’inspire de la créativité des DOM pour enrichir notre vieux pays traditionnaliste. Pourquoi ne pas lancer un césar de la créativité périscolaire, et une tournée nationale, où des petits Domiens présenteraient en Métropole la qualité de ce qu’ils ont créé, affirmant ainsi un propos d’excellence, plutôt que de sombrer dans le misérabilisme ? Le débat est très vif en France, et c’est bien. »

 La réforme des rythmes scolaires

 AVANT

La semaine de 4 jours

. 24 heures par semaine étalées sur 4 jours

. Journée de classe = 6 heures

. 864 heures sur 144 jours de cours par an

AUJOURD’HUI

Les nouveaux rythmes scolaires

. 24 heures de cours hebdomadaires étalées sur 4 jours et demi

. Journée de classe = 5 h 30 maximum

Demi-journée = 3 h 30 maximum

Pause de midi = 1 h 30 minimum 3 heures hebdomadaires d’activités périscolaires à la charge de collectivités. Prise en charge assurée jusqu’à 16 h 30

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